J’ai commis l’adultère

J’ai une confidence à vous faire. Je suis une snob endurcie quand vient le temps de boire un café.

Pourtant, j’ai mis du temps à apprivoiser l’amère boisson noire. J’ai fait un DEC en sciences de la nature et un bac. en enseignement sans consommer un seul café. Je sais, je suis un samouraï. Lorsque j’ai fini ce bac., j’ai quitté ma région natale et je me suis installée en banlieue de Montréal. Mon copain de l’époque avait une associée qui habitait le Plateau. Une Plateaupithèque typique : pas d’auto, pas de soutien-gorge, pas de coiffeuse… mais un goût sûr pour ce qui est du café. Elle m’a fait découvrir le café Olimpico, situé au 124, rue St-Viateur Ouest, dans le Mile-End (la partie anglo du Plateau). Ce café fait maintenant partie des arrêts incontournables des hipsters et des touristes mais, à l’époque, il n’était rien de cela. Il était difficile d’en trouver l’adresse sur le Web, c’est vous dire. On y trouvait encore de vieux Italiens qui discutaient sans relâche tout le jour durant, en italien, évidemment, et on emportait son café dans de classiques verres de styromousse. Ce qui m’avait marquée, lors de ma premières visite, c’était le fait que le client n’avait ni accès à du lait ni à de la crème. Pas même au sucre. Privilège du barista. Et il refusait d’en mettre plus de deux cuillers à thé dans le précieux liquide qu’il venait de concocter. Oubliez le Sweet’N Low et autres aberrations du genre : au Olimpico, la fabrication du café était un art et il était hors de question de « détruire » l’œuvre du chef en la dénaturant.

Parallèlement à cette découverte, il est entré chez moi une machine espresso de feu. Une Saeco automatique. De fil en aiguille, je l’ai apprivoisée[1] et j’ai apprivoisé l’amertume du café. Je suis passée du mocaccino au latté glacé au latté puis au cappuccino. Puis à l’allongé. Avec lait. Et je suis devenue un monstre. Ne me servez pas un de ces cafés de troisième génération (ici et ici, entre autres)hors de prix à l’amertume exagérée et à l’arrière-goût de brûlé que les anglos[2] apprécient tant. Ne me servez pas non plus un café français (ici, entre autres)au goût de lait trop prononcé. J’exècre. Je ne bois plus que du café italien fait dans sa plus pure tradition. Je ne commande jamais de café au resto. Déception assurée.

On ne s’improvise pas barista. Dans un même café, avec les mêmes machines, le café sera différent selon la personne qui l’aura fait. J’en suis même venue à détecter ces subtiles différences d’un barista à l’autre et à avoir mes préférences selon chacun. Vince? Allongé avec lait ou cappuccino. Filippo? Latté. Ford? Latté aussi. Et mes baristas me connaissent. Ils savent ce que je veux. Plus besoin de commander.

Mais voilà – ô drame de mon existence - que j’ai un sincère conflit de loyauté.

La semaine dernière, en me rendant au Marché Jean-Talon avec l’Homme, on a eu envie d’acheter notre café dans la Petite-Italie, non loin du marché, et non de faire un détour par le Mile-End pour ce faire. On a donc choisi de retourner au San Simeon, situé au 39, rue Dante. On ne l’avait pas fréquenté depuis notre emménagement ensemble dans Villeray, il y a trois ans. Pourquoi? L’habitude d’aller au Olimpico, tout simplement. Et ce fut le coup de foudre caféiné. Et on y est retourné le lendemain. Et le surlendemain. Les deux baristas qui ont fait mes allongés en ont fait qui rencontrent parfaitement mes exigences élevées. Des meilleurs qu’au Olimpico. Et là, j’me sens vraiment sale d’avoir trompé le Olimpico – où je suis pourtant retournée aujourd’hui, par remord, sans doute - avec le San Simeon. Et encore aujourd’hui, j’ai reconstaté la supériorité de l’allongé du San Simeon sur l’allongé du Olimpico.

Personne ne me connait au San Simeon. Y’a pas de Vince, de Filippo ou de Ford pour me jaser. Voyez ici le conflit de loyauté. La perfection dans une tasse ou un café très bien, mais pas parfait, accompagné du lien si précieux unissant le barista à son habituée?

Comme on dit "in english" , "the struggle is real, man".





[1] Apprivoiser est le mot. Une machine espresso, même automatique, nécessiste beaucoup de réglages. Le temps d’infusion des grains moulus, la quantité d’eau dans le café, la quantité de café dans une dose d’espresso, la mouture des grains; faites le calcul, il y a beaucoup d’essais et d’erreurs avant de trouver l’équilibre parfait qui convient au genre de café que l’on aime. Et que dire du lait à mousser? La quantité de gras dans le lait, la marque choisie, tout influence la fermeté et le goût de ladite mousse.
[2] Rien d’anglophobe ici. N’importe qui habitant Montréal sait que les cafés du genre, davantage situés dans l’ouest et le sud-ouest de l’île, sont majoritairement tenus et fréquentés par des anglos.

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