Y fais-tu beau rien qu’un peu, hein?
Rona
L’Entrepôt, fin de semaine dernière
L’Homme remarque une machine qui fait
elle-même la taille de clefs, la Minute Key.
L’Homme : On devrait en profiter pour
faire faire la clef de derrière.
Moi : Ok[1].
On s’approche de ladite machine. Un jeune
homme est en train de l’utiliser. Il engage spontanément la conversation avec ce
qui aurait pu être nous deux, mais qui devient rapidement avec mon copain. S’ensuit
un long échange entre les deux hommes. On a eu droit à un cours 101 sur la Minute Key. Le mec, super sympa, est même
resté un peu quand on a entamé le processus avec notre propre clef pour voir si
tout irait bien. Puis il a quitté.
***
J’envie les gens qui ont cette facilité avec
ce que les Américains nomment le " small talk ". Moi, je suis nulle à cet exercice. En fait, j’y
arrive avec mes proches (parce que oui, parfois, j’ai ce genre de conversation
même avec des amis ou des membres de ma famille; avec celle-ci, ça ressemble même
étrangement à la pièce Les voisins de Meunier et Saia, par moments). Mais avec
de purs étrangers? Nah! Y’a alors une voix qui s’élève en moi et qui clame :
«Mais pourquoi j’parlerais à cette personne-là? On s’connait même pas!» Le
membre de la famille, l’ami, j’le connais. On a quand même un historique de vie
dans lequel puiser des sujets de conversation. Mais l’inconnu(e)[2]?
En
pragmatique[3], on a baptisé pompeusement le " small talk " « conversation phatique ».
On pourrait la renommer conversation d’ascenseur. Le temps qu'il fait est sans aucun doute le sujet préféré des Québécois quand vient le temps d'engager une conversation du genre (avec la possibilité de vivre les quatre saisons en une journée sur notre territoire, faut pas s'en surprendre, hein). C’est le genre de dialogue
qui n’a qu’une fonction : garder le contact avec l’autre. Mais pourquoi donc
un inconnu voudrait garder le contact avec moi, une autre inconnue?!?
Voyez-vous,
chez moi, y’a un sentiment d’efficacité de la conversation bien présent. Rationnellement
parlant, la conversation phatique ne mène à rien. Elle ne livre aucune
information vitale à la poursuite d’une conversation. Elle n’existe que pour combler
un vide. Et moi, ben… je vis très (trop) bien avec le
silence. C’est probablement l’un des dommages collatéraux d’avoir été élevée en
plein bois. Sans télé. Avec un seul voisin. Mais je m’égare. Qu’est-ce qui peut
donc pousser de purs étrangers l’un vers l’autre pour engager une conversation
qu’on sait vide avant même qu’elle aura commencé? La solitude? Le mal-être? L’excès
de candeur?
***
Épicerie
de quartier, cet après-midi
La caissière se contente de scanner mes
articles. Pas de salutations. Pas de contact.
Caissière, stoïque : 38.25$
Moi : Débit
À moi-même : maudit qu’est bête, elle!
***
Inutile,
la conversation phatique? Et si son rôle était celui d’avoir l’impression, l’espace
d’un instant, qu’on est important pour quelqu’un, qu’on n’est pas qu’un numéro
parmi tant d’autres. Qu’on ne s’est pas tous transformés en robots
accomplissant des tâches. Et dans notre société hyperindividualisée, hyperformatée,
c’est peut-être notre dernier rempart contre la disparition de notre humanité.
[1] Étrangement, malgré que je gagne ma vie en la passant à parler
devant des groupes d’une trentaine d’élèves dix mois par année, je suis une
femme de peu de mots. C’est ce que vous découvrirez dans ce billet.
[2] Si vous avez un historique de vie dans lequel puiser à la rencontre
d’un pur inconnu, écrivez-moi. Faut qu’on se parle.
[3] Étude des liens entre la langue et le
contexte de son utilisation (Antidote).
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