Écrire
Écrire. Tu devrais écrire. La première fois qu’on a évoqué mon « talent » en écriture, je crois que j’étais en sixième année. Je devais donc avoir 11 ans. Mon enseignante de l’époque, madame Jeannine – une femme à la classe, à la grâce et à la beauté remarquables – nous avait fait participer à un concours littéraire. Le thème? L’an 2000. Nous sommes alors à la fin des années 80. J’écris le texte avec mon amie Julie (LA Julie de Patrice Michaud : on a le Cap-Chat jetset). On y raconte que la terre ne sera plus ronde tellement elle aura été polluée puisqu’on aura dû lui retrancher des morceaux, tellement pourris et souillés qu’ils auront dû lui être amputés (Bon. Le lecteur se passera ici la réflexion que, Julie et moi, on n’était pas très bonnes en sciences. Le lecteur aura tort : elle est devenue infirmière, j’ai fait un DEC en sciences de la nature. Le lecteur y verra peut-être davantage l’opportunité d’une réflexion sur notre système d’éducation). Notre texte se retrouve alors dans un recueil publié par la commission scolaire des Chic-Chocs : on l’a jugé assez bon pour y figurer. Mon « talent » récompensé pour la première fois, donc.
À la même époque, ma mère, enseignante, est très active dans le comité social de son école. Elle a, entre autres, hérité de la tâche d’acheter des cartes de vœux pour ses collègues lors de leur anniversaire, d’écrire des mots pour souligner les retraites, par exemple. Ma mère, qui m’envoie dans le dictionnaire depuis que je sais à peine lire quand je lui demande : « Ça prend-tu deux « r », courir? », un dictionnaire Larousse à la couverture bleue, si lourd et imposant qu’Annie 6 ans, 7 ans, 8 ans peine à le soulever. Ma mère, me demande de jeter un œil sur les messages qu’elle laisse dans ces cartes de souhaits. Sur ces mots qu’elle écrit. Je suis surprise. C’est elle, la référence, pas moi. Elle qui connait tout des mystères des participes passés. Et elle me demande mon avis. Je me méfie[1]. Était-ce cela, vieillir? Ma mère qui perdait – déjà – ses facultés intellectuelles[2]? Elle me dit que j’écris bien, que je sais comment bien formuler les phrases, bien dire les choses. Ah. Ainsi commençait une longue tradition de « Annie va écrire un mot pour les 70 ans de mamie Alain. » « Annie, peux-tu me relire voir ce que t’en penses? » « Annie va écrire un mot pour les funérailles de Micheline. »
Écrire. Tu devrais écrire. Entendu de la part d’une collègue au début de ma carrière : Toi, tu vas publier un roman un jour (Allo, Catherine!). Entendu récemment de la part d’une collègue avec qui j’ai échangé deux-trois courriels : Tu devrais écrire. N’importe quoi. Des chroniques, des lettres dans les journaux. C’est ta façon d’agencer les mots (Allo, Sandra!). Lu dans les commentaires sur mon mémoire de maîtrise : Style et propos intéressants, plaisant à lire; qualité de la langue remarquable.
Entendu mille fois de la part de mon chum qui tente régulièrement de me faire écrire. Sur tout.
Mais j’écris peu ou pas.
En fait, j’ai réalisé récemment que j’écris beaucoup… dans ma tête. J’ignore si c’est un processus créateur courant. Mais j’écris dans mes pensées. Je dors aussi très peu/mal.
En bonne paresseuse, je me donne rarement la peine de mettre par écrit ce tourbillon d’idées/pensées/imprécations/tourmentes/anxiétés.
Alors, je me mets au défi. Je vais tenter de me donner la peine : activité qui cause de la fatigue, qui demande des efforts considérables; cette fatigue. D’écrire. Et de (mieux) dormir.
Pour écouter Julie revient. Julie s'en va., c'est par ici.[1] Ma mère avec qui je viens d’avoir une visioconférence afin de valider mes souvenirs et qui me dit : « Tu avais aussi écrit un texte toute seule, qui avait été publié par madame Jeannine. Mais j’ai jeté le livre; je trouvais, ben honnêtement, que tu t’étais pas forcée. »
[2] Ma mère avait alors pourtant précisément mon âge, 42 ans.


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