Cachez ce sein que Laval ne saurait voir

Vous avez peut-être eu vent, aujourd'hui, de la décision prise par [co]motion, la compagnie qui gère la salle de spectacle André-Mathieu, à Laval, de retirer six des quinze des toiles exposées dans son hall parce que certains clients de la salle, après un spectacle de Bruno Pelletier tenu en février, se sont plaints de la nudité affichée sur lesdites toiles.

«Pleine lune», de Christian Messier, 2017, fait partie des six œuvres censurées. Source: Le Devoir

Le peintre à l'origine de ces oeuvres, Christian Messier, a affirmé au Devoir s'étonner d'avoir choqué.

Pour ma part, Monsieur Messier, je ne suis pas du tout étonnée d'apprendre cette bien triste nouvelle pour la liberté d'expression, le Beau en général et l'Art en particulier. Peut-être faut-il oeuvrer au coeur même de cette société et y cotoyer de près les individus qui la constituent pour comprendre que de telles peintures puissent, en 2017, choquer. De par ma profession d'enseignante, ce contact est quotidien. Et qui éduque, soigne, gère l'Humain est bien au fait de ses travers.

De mon côté, en éduquant l'Humain, je remarque, dans nos sociétés nord-américaines, un retour de la pudeur. Non pas la pudeur de son propre corps - les égoportraits qui pullulent sur les réseaux sociaux en font foi -, mais une pudeur sur le plan des idées. Le Québec, à l'image de son voisin du Sud, est devenu bien frileux. Le politiquement correct a envahi la sphère publique et la sphère privée. Et cette fausse pudeur fortement teintée d'hypocrisie influence directement mon enseignement et celui de collègues. Comme enseignante au secondaire, je marche quotidiennement sur des oeufs. Tout est devenu prétexte à la réaction démesurée chez les parents. Ultimement, pour éviter les courriels, appels ou plaintes de ceux-ci, j'en suis venue à « beigiser » mon enseignement. Aucun commentaire sur l'actualité. Aucun commentaire à saveur politique. Aucun commentaire, point. Je m'en tiens à ma matière. Et mes collègues font de même. Envoyer un courriel ou passer un appel à un parent pour l'informer d'une situation quelconque est devenu périlleux. Aucun mot connoté ne doit s'y retrouver. Nos directions nous rappellent de nous en tenir aux faits, ces vecteurs d'objectivité et de politiquement correct.

Des exemples concrets? Un collègue enseignant en univers social (histoire, géographie) s'est senti obligé de prévenir tous les parents de ses élèves qu'il montrerait des photos des Pygmées en classe. Les Pygmées vont seins nus. Scandale à l'horizon! Et on se fout bien que le programme de formation de l'école québécoise demande d'aborder les différentes populations vivant sur terre.

De mon côté, je me prépare mentalement à recevoir des réactions négatives quand j'aborde la figure de style de l'euphémisme, figure directement reliée au politiquement correct. Je dois évidemment illustrer mon propos par des exemples: « nain », « aveugle » ou « sourd », termes qui sont dorénavant remplacés par les euphémismes « personne de petite taille », « non voyant » et « malentendant ». Langue aseptisée.

En classe, j'utilise un TBI (tableau blanc interactif). Si j'ai à utiliser Google Images dans l'élan du moment  - comprendre que je ne sais pas quelles images sortiront des résultats de ma recherche - je me sens l'obligation de mettre en garde les élèves par rapport au fait qu'ils pourraient peut-être voir des images qu'ils n'aimeront pas. Et de ne pas en alerter leurs parents le cas échéant.

Autre exemple débordant des frontières du Québec, cette fois, et tiré de mon vécu d'enseignante: les différentes couvertures des romans que je travaille avec mes élèves. La couverture de l'un d'eux, Le Parfum, a subi maintes transformations au fil des ans et de la parution de ses diverses éditions. Voici, en ordre chronologique, l'évolution de ces couvertures tirées de l'édition parue chez Fayard dans la collection Livre de poche.




L'oeuvre originale d'où la couverture provient est celle-ci (Antoine Watteau, Nymphe et satyre ou Jupiter et Antiope):
Observations en vrac:
  • le sous-titre « Histoire d'une meurtrier » a disparu; il est relégué à la première page du roman;
  • la jeune fille est moins nue sur la dernière édition que sur les précédentes; on n'y voit plus l'entrejambe suggestive qu'il y avait sur les autres.
J'ai même eu droit dans les dernières années au malaise tellement grand d'un élève devant cette couverture qu'il en a littéralement habillé d'encre noire la jeune femme. Je conserve cet exemplaire où l'on retrouve un haut façon bikini avec noix de coco sur les seins et un bas de bikini de type culotte couvrante.

Alors, bien honnêtement, bien que cette censure me semble injustifiée et relever d'un cruel manque de jugement de la part de [co]motion, ces réactions ne sont, selon ma perception, que le reflet de notre beige Québec tranquille.

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