Safia, les frères Caouette et moi
Je n’ai pas écouté le gala de l’ADISQ diffusé dimanche
dernier sur ICI. Je n’écoute plus quelque gala que ce soit; trop impatiente. Le
numéro d’ouverture, les enchaînements, les présentations, les hommages, tout me
semble maladroitement mis au service de l’attente de la divulgation des
gagnants et, bien honnêtement, je trouve le processus artificiel et lourd. Qui
apprécie sincèrement ces intermèdes entre les remises de prix? Je préfère
connaître les gagnants pour l’entremise d’un gazouilli sur Twitter ou d’un
article de presse faisant un résumé de la soirée au lendemain de celle-ci. Mais
là n’est pas le sujet de ce billet.
Dans une chronique parue dans La Presse + lundi dernier, Nathalie Petrowski[1]
réagissait au fait que le duo 2Frères, qu’elle décrit comme étant « deux frères de Chapais, tout droit sortis des
années 80 », a remporté deux Félix lors de ce
gala-que-je-n’ai-pas-écouté: celui de l’album pop de l’année et celui du groupe de l’année. Elle s’étonne aussi du
fait qu’Érik et Sonny Caouette ont vendu 80 000 exemplaires de leur
premier album, ce qui lui a d’ailleurs valu une certification platine. Son
étonnement lui fera même écrire : « (c)omment se fait-il que nous ne
soyons pas encore arrivés en ville ou que ceux qui sont arrivés en ville et qui
produisent une musique urbaine moderne de son temps sont ignorés et passés sous
silence à la faveur de groupes comme 2Frères ? » L’album le plus acheté des
Québécois cette année offre, pour citer encore Petrowki, une musique qui « n’(a)
pas évolué depuis 20 ans – depuis Les Cowboys Fringants, en
somme –, (…) figée dans le temps, (…) enlisée dans le folk-rock, plus
folk que rock, pour ne pas dire le trad consensuel des barbus buveurs de bière
et des éleveurs de cochons. » Les 2Frères portent cheveux longs, colliers de
bois, t-shirt, chemises à carreaux, jeans et perpétuent le cliché du look folk.
Point d’innovation. Pas une once d’ancrage dans le contemporain. Ils projettent
l’image du chansonnier de bar, bon vivant, sympathique. Accessible. D’ailleurs,
leur album s’intitule Nous autres. Les 2Frères sont comme nous autres. Ça, c’est
rassurant. Pour ce qui est de savoir qui sont ceux désignés par le « nous » en
question, ça, je vous laisse y réfléchir…
De son côté, toujours dans le même
numéro de La Presse +, Mario Girard[2] nous faisait part de tout
le fiel qui s’est déversé dans les médias sociaux à la suite de l’apparition sur
scène de Safia Nolin. Il nous partage également des éléments marquants de l’enfance
et de l’adolescence de la chanteuse, marquée par l’intimidation, entre autres.
Depuis, les médias sociaux se sont
enflammés. Bombardier[3], Durocher[4], Ravary[5] et autres chroniqueurs d’estrade
de notre belle province y vont de leur opinion sur l’image que Safia Nolin a
projetée d’elle lors de ce gala. Deux clans se dessinent : celui des
gardiens de la tradition, dont mesdames Bombardier, Durocher et Ravary se
réclament, affirmant que la formule gala exige un certain décorum duquel la
tenue de soirée est de mise. Dans l’autre camp, nous avons les tenants de la
liberté individuelle, féministe s’il en est ici, qui clament que l’on peut bien
porter ce que l’on veut dans un tel événement. " Fuck " le décorum.
À mes yeux, tout ce spin autour de
l’apparence de Safia Nolin est, entre autres, symptomatique de notre héritage
judéochrétien. Au Québec, on[6] se met encore beaux, comme c'était le cas jadis, pour
le souper de Noël. On va se faire coiffer[7]. Même si on est deux-trois
pour ouvrir les cadeaux autour du microscopique arbre de Noël dont la taille a
fondu au même rythme que les convictions religieuses des invités. Pour le repas de Pâques. Même si on est
trois-quatre autour de la table. Dont l’excitation à l’approche de la chasse
aux cocos a remplacé celle de mettre fin au carême. Pas grave. On est swell.
Alors comment s’étonner que ceux qui ont permis au duo 2Frères d’avoir le
succès qu’il a s’offusquent de l’apparence de Safia Nolin qui porte cheveux
longs, t-shirt, cardigan et jeans dans la vie mais, aussi – et surtout - à la
télé? La sacrosainte télé qui doit projeter une image prrrrrrroprrrrre de nos
veudettes. S’il se met sur son 36 pour un souper de famille impliquant
trois-quatre personnes de son entourage, imaginez ce à quoi s’attend le
spectateur pour un gala. Un GALA. Télévisé. Regardé par un peu plus d’un million
de téléspectateurs[8]. C’pas
rien! De cette obligation de porter de beaux habits à la messe et lors des
fêtes familiales religieuses nous est donc resté cet attachement, fort, au
décorum. Que Safia Nolin ait décidé de ne pas se plier à cette convention
sociale lui appartient. Mais il ne faut pas non plus s’étonner en s’exclamant
qu’on ne peut pas croire qu’en 2016, des gens s’offusquent devant l’accoutrement
qu’elle arborait dimanche dernier. À moins de très mal connaître le peuple québécois
et son histoire – ce qui est effectivement le cas pour certains -, une telle
surprise relève purement et simplement de l’hypocrisie, à mon avis. Ou d’un
cruel manque de lucidité.
Safia Nolin était-elle consciente
qu’elle choquerait autant le
Québécois-nostalgique-amateur-de-musique-folk-figée-dans-le-temps alors qu’elle
foulait le tapis rouge de l’ADISQ le soir du 30 octobre? Si l’auteur Stéphane
E. Roy affirme avec certitude sur sa page Facebook que le geste de la chanteuse
était calculé, de mon côté, je n’en sais rien. Seule Safia Nolin, et
possiblement son équipe de gérance, peut répondre à cette question. Et, entre
vous et moi, elle n’avouerait probablement jamais avoir volontairement provoqué
le tourbillon médiatique qui a cours. Mais force est de constater que cette
auteure-compositrice-interprète, dont l’existence était inconnue du
Québécois-nostalgique-amateur-de-musique-folk-figée-dans-le-temps jusqu’à tout
récemment, se retrouve maintenant en tête des ventes du palmarès iTunes au
Canada[9]. Si c’est pas le plus beau
" fuck you " à tous les tatas qui ont vomi sur elle, ça, je ne sais
ce que c’est.
[1] http://plus.lapresse.ca/screens/38f224ce-f9eb-444a-94e9-193f34bad843%7C-X06NmNS412C.html.
[2] http://plus.lapresse.ca/screens/38f224ce-f9eb-444a-94e9-193f34bad843%7C-X06tWN1q7IB.html.
[3] http://www.journaldemontreal.com/2016/11/01/les-chanteurs-savent-ils-parler.
[4] http://www.journaldemontreal.com/2016/11/02/un-gala-nest-pas-un-marche-aux-puces.
[5] http://www.journaldemontreal.com/2016/11/01/safia-nolin-rebelle-ou-cynique.
[7]
Preuve en est le carnet de rendez-vous des salons de
coiffure qui est déjà bien rempli dès octobre pour cette période de l’année.
[8] 1 118 000
précisément (http://www.journaldemontreal.com/2016/10/31/ladisq-perd-des-auditeurs).
[9]
http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/arts_et_spectacles/2016/11/02/002-safia-nolin-ventes-albums-itunes-canada-chanteuse.shtml.
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