Petit guide du civisme pour septuagénaires

Dimanche, 9 octobre, week-end de l’Action de grâce. Je suis avec l’Homme au marché Jean-Talon. Plus précisément, je fais la file devant l’un des guichets des Caisses populaires Desjardins. Devant moi, la première épargnante de la file qui, après une très savante analyse de ma part – cheveux poivre et sel, épaisses lunettes, vêtements vieillots, posture arrondie – se retrouve affublée de l’étiquette sexagénaire. Vient son tour. Arrivée devant l’écran de la-boite-à-cracher-de-l’argent, elle se retourne vivement et me lance, bêtement :

« Pouvez-vous me lire ce qui est écrit? J’vois pas. »

Moi, m’avançant : « Pour continuer l’opération, des frais de 4 $ vous seront facturés. »

La dame, outrée : « Mais depuis quand Desjardins me facture pour retirer mon argent?!? »

Moi, agacée par le ton de la dame : «  Je l’sais pas, moi, madame, j’suis pas au courant de votre forfait bancaire. »

Ce sur quoi la dame quitte le guichet en maugréant.

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Dimanche, 16 octobre. Cinéma Beaubien. Toujours avec l’Homme. Nous faisons (encore) la file, cette fois pour acheter nos billets pour la représentation du dernier Dolan. Devant moi, la prochaine cinéphile en ligne. Sexagénaire. Pendant que la commis sert un client, la dame se retourne et nous dit :

- Là, j’suis stationnée en face du cinéma. Y’a une pancarte, mais ça dit juste pas le droit de stationner le samedi. Chu-tu correct?

Regard de connivence avec l’Homme. Sentiment de déjà-vu. Je réponds sincèrement: « Je n’ai pas vu la pancarte, madame, je ne peux pas vous dire. »

Vient le tour de la dame au comptoir. À la commis :

- Bon. Là, tu vas m’donner un pop corn. Pis tu vas m’donner un jus de pomme. Pis, c’est parce que là, j’suis stationnée en face du cinéma. Y’a une pancarte, mais ça dit juste pas le droit de stationner le samedi. Chu-tu correct?

Commis, tout sourire: «  Je le sais pas, madame, je ne conduis pas, je ne connais pas ça, moi, les pancartes de stationnement. »

La dame, regardant dans notre direction : « Ouin, en tout cas, j’pense que chu correct. »

Ce sur quoi la dame quitte le comptoir pour la salle où était probablement présentée une comédie française abrutissante à l’humour douteux. J’hésite entre La vache et Radin, car je n’ai pas entendu le titre du film dont le ticket avait sûrement était commandé ainsi : « Là, tu vas m’donner un billet pour… ».

De notre côté, on entre dans notre salle. Quand les lumières s’éteignent et que le programme principal commence, la sexagénaire voisine de l’Homme décide que c’est le moment idéal pour utiliser son glucomètre. Qui a des lumières qui clignotent. Et qui émet des bips stridents et répétitifs.
Ça lui aura valu un « Non, mais ça suffit! » de ma part, d’ailleurs.

Y’a aussi sa voisine d’en face, donc notre voisine d’en face, toujours une sexagénaire, qui ne sait comment fermer la sonnerie de son téléphone cellulaire. Dont l’écran demeure allumé pendant les premières minutes du film. Et qui a aussi cru bon consulter son téléphone à quelques reprises pendant la représentation. D’ailleurs, si vous me demandez en quoi consiste l’intro de Juste la fin du monde, je vous répondrai que Dolan a utilisé un procédé vraiment novateur, celui de l’écran rectangulaire, orientation portrait, où on peut lire « Volume » « Sonnerie » et « Mode silencieux ».

Et c’est sans compter mon voisin de gauche, septuagénaire lui aussi, qui se déplaçait avec la grâce et la délicatesse d’un gardien de prison asthmatique faisant tinter les clefs de son trousseau. Homme qui a quitté la salle puis y est revenu en plein cœur de la diffusion du film, précédé par le tintamarre de l’amas de ferraille pendant à sa ceinture.

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Bon.

À ces septuagénaires – et aux autres qui se reconnaîtraient peut-être, sait-on jamais – voici quelques règles de civisme.

Personne ne doit connaître mieux que vous-mêmes votre forfait bancaire.

Personne ne doit connaître mieux que vous-mêmes le système de stationnement de la ville de Montréal.

Les commis, vendeurs et serveurs ne sont pas vos esclaves. Vous ne vous adressez pas à eux en leur donnant cavalièrement des ordres (« Là, tu vas m’donner ci pis tu vas m’donner ça. »).

Dans un lieu public où le silence est de mise (par exemple : salle de cinéma, de théâtre, bibliothèque, etc.), vous ne faites pas de bruit. Ni avec votre glucomètre. Ni avec votre téléphone cellulaire. Ni avec vos innombrables clefs. Ni avec votre bouche. Nenon.

Demandez à un proche de vous montrer comment mettre votre cellulaire en mode silencieux. En cas de doute, fermez-le[1].

Ah. Et si jamais quelqu’un à qui vous avez demandé sans manière, sans s’il vous plait, de lire un texte sur l’écran d’un guichet, vous répond un peu cavalièrement, ne vous en étonnez pas.



[1] J’attends d’ailleurs que l’APCQ, l’Association des propriétaires de salles de cinémas du Québec, me remette un prix pour avoir eu par moi-même cette idée de génie qui ne semble pas pouvoir germer dans tous les esprits.

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